Edouard Michelin: un libéral nous quitte
Rendre hommage à Edouard Michelin, mort noyé en mer, c’est rendre hommage à un homme qui fut l’incarnation du libéralisme dans ce qu’il a de plus humaniste, de plus performant et de plus noble, à la fois pour l’entreprise, la société et les hommes. Edouard Michelin n’avait pas besoin de se revendiquer comme tel pour l’être, il lui suffisait d’agir pour que chacun put s’en rendre compte. Mais sa valeur venait de loin. Son éducation familiale d’abord, construite autour d’une discipline faite de travail, de respect des autres, et d’une préparation à la mission entrepreneuriale qui l’attendait à l’âge adulte. Ses études, ensuite, qui en firent un ingénieur de l’Ecole Centrale. A ce sujet, ceux qui pensent que, seule, l’ENA forme à la fonction de chef d’entreprise, feraient bien de suivre un stage de reconversion intellectuelle. Son expérience enfin, bien ordonnée, commençant par les travaux les plus humbles dans « la Manufacture », comme on dit à Clermont-Ferrand, aux côtés des plus humbles des salariés. Il n’y a pas de meilleure école pour connaître les hommes et pour détruire quelques idées reçues. Gravissant, marche après marche, l’échelle, non pas du pouvoir, mot qui ne veut rien dire en l’occurrence, mais des responsabilités, le fils de François Michelin, accède en 1999, à 36 ans, à la direction du groupe.
Avec lui, ce fut « le changement dans la continuité », le mariage de la tradition et de la modernité. L’esprit Michelin demeurait mais un air frais souffla dans l’entreprise qui devint plus communicante, plus ouverte. Un ami, cadre commercial , me disait que le changement était perceptible dans les relations humaines à l’intérieur des ateliers et des bureaux. « Nous sommes passés des mots aux actes » résumait-il. Et ça, ce fut, avec beaucoup d’autres innovations, l’œuvre d’Edouard Michelin.
On peut légitimement s’interroger : sa mort ne va-t-elle pas porter préjudice au développement et à la vie de l’entreprise ? D’autant que René Zingraff, le troisième co-gérant, vient juste de prendre sa retraite, ce qui laisse un double vide à la tête de la Manufacture. Je ne le crois pas. Car Michelin, c’est d’abord un corps social structuré par des valeurs libérales dont chaque membre est imprégné. Il suffit d’aller sur le site internet de l’entreprise
( www.michelin.com ) pour se rendre compte comment une communauté de travail se construit autour d’un projet partagé : satisfaction des clients, reconnaissance du rôle et de la prise de risque des actionnaires, fabrication de produits et services « respectueux du milieu naturel », innovation au service de l’environnement, « exigence d’objectivité et d’honnêteté intellectuelle, au delà des opinions et des préjugés ». Lorsqu’on a ainsi posé les conditions nécessaires au progrès, lorsqu’on a formé les hommes de l’entreprise à ces objectifs, lorsqu’on a recruté les meilleures compétences, quand l’un ces hommes meurt, même s’il est le premier d’entre eux, un autre prend sa place et l’assume, parce que, derrière le « patron », il y a des cadres de très haut niveau, capables de faire face aux plus grandes responsabilités. Passée la période, toujours difficile, de la prise de fonctions, celui qui remplacera Edouard Michelin, reprendra le flambeau, différemment bien sûr, mais tout aussi efficacement.
Il faut le deuil d’une famille célèbre, dont on imagine à la fois la douleur de perdre un être cher et le souci de la pérennité économique de sa création, pour rappeler au monde la grandeur, le dévouement et la noblesse de chefs d’entreprises qui ne comptent que sur leurs propres forces, et non sur les commandes et la complicité de l’Etat ou des collectivités territoriales, pour exister. Au delà du temps qui passe et qui efface, gardons le souvenir d’un capitaliste et d’un libéral exemplaire, qui fut pleuré par toute une collectivité, amis et adversaires pour un temps réconciliés.
Serge Weidmann