Exception culturelle ou exceptionelle inculture ?
Gérard Bramoullé, professeur de sciences économiques à l’ Université d'Aix- Marseille III et adjoint au maire d’Aix-en-Provence est un militant infatigable du libéralisme. Ici, il s’en prend à l’ exception culturelle française qu’il démonte pour notre plus grand plaisir. A savourer sans modération.
Ce texte est paru dans le site internet de Bertrand Lemennicier.
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En protégeant une création qui ne se diffuse pas, on sacrifie les réels enjeux industriels, commerciaux et financiers du secteur de la diffusion, au nom d'un enjeu culturel illusoire. En s'arc-boutant sur le thème de l'exception culturelle, les Princes qui nous gouvernent et leur mini-clientèle de capteurs de rente s'imaginent gagner une bataille.
La libéralisation des échanges, notamment dans le secteur des médias, est souvent rejetée au nom de l'exception culturelle. Sous prétexte de sauvegarder la Culture et les médias européens de l'invasion des standards américains, on refuse le libre marché et l'expression de la souveraineté des consommateurs. Ainsi, à l'automne 1993, ce secteur a été exclu des négociations du GATT, après une dramatisation bien orchestrée cherchant à opposer l'Europe et les États-Unis, et dans laquelle se sont impliquées les plus hautes autorités de l'État. En fait, la défense de la culture n'est trop souvent que l'habillage de la défense des petits intérêts particuliers qui ne prospèrent qu'à l'ombre des subventions publiques et des quotas imposés par la puissance publique.
Dans le cinéma, le résultat de l'exception culturelle est de permettre à quelques producteurs français de films de continuer à être payés en " avances sur recettes ", pour des productions que boude le public, et dont certaines ne sont même jamais projetées en salle. Ce système de financement pousse à tout, sauf à fabriquer des produits exportables, et donc à être présent sur le marché international, là où se situent les véritables enjeux. Par les garanties qu'il assure, il n'encourage pas l'adaptation des productions aux goûts du public et explique pourquoi, même en France, le cinéma américain se taille la part du lion avec plus de 60 % des parts de marché.
Dans le monde de la radio et de la musique, l'exception culturelle va exercer ses ravages à partir du 1er janvier 1996, en application de la loi Carignon, qui impose aux émetteurs un quota de 40 % de diffusion de variétés françaises. Un privilège accordé aux producteurs phonographiques qui ont ainsi obtenu la création d'un marché captif au nom de l'argument culturel de la défense de la chanson française. Argument bien factice, quand on sait que les mêmes producteurs exigent par ailleurs des auteurs-musiciens la cession de leurs droits lors de la signature des contrats. Et si les quotas Carignon avantagent les producteurs, ils risquent à terme de condamner des radios, notamment celles de la bande FM, entraînant tout le monde dans une spirale régressive.
Le prétendu enjeu culturel qui sert de barrière au lobbying corporatiste de certains, est discutable pour au moins trois raisons. D'une part, culture et médias sont abusivement confondus, alors qu'ils n'ont au mieux que des interférences. Il y a d'autres moyens de se cultiver que l'utilisation des médias, et les médias servent à d'autres choses qu'à se cultiver. Par exemple, à se distraire. D'autre part, l'opposition entre les schémas culturels américain et européen, qui a tant servi, mérite d'être plus que nuancée. L'Amérique est née de l'Europe ; les principes des pères fondateurs sont les mêmes que ceux de notre philosophie des lumières : la Déclaration d'indépendance préfigure notre Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, etc. Les traditions sont souvent identiques, et lorsque des différences existent, il s'agit plus de différences de degré que de nature. Nier ces affinités, que renforce une histoire commune, c'est faire preuve d'une singulière inculture. Enfin, même en admettant l'existence d'un enjeu culturel au niveau de la création et des productions, celui-ci n'existe que si les oeuvres sont diffusées et vendues.
En protégeant une création qui ne se diffuse pas, on sacrifie les réels enjeux industriels, commerciaux et financiers du secteur de la diffusion, au nom d'un enjeu culturel illusoire.
En s'arc-boutant sur le thème de l'exception culturelle, les Princes qui nous gouvernent et leur mini-clientèle de capteurs de rente s'imaginent gagner une bataille, mais vont nous faire perdre la guerre du marché de l'audiovisuel et des communications, car cette arme n'a pas d'avenir. A quoi rime la directive communautaire dite paradoxalement " Télévisions sans frontières " - qui cherche à imposer des quotas de diffusion de production européenne - à l'heure des satellites de télécommunications ? En guise de protection, elle conforte les carences traditionnelles de l'audiovisuel européen : faiblesses qualitatives et quantitatives de la production de programmes, insuffisances de la commercialisation et de la distribution. Pire, en opposant artificiellement la culture et l'économie, les médias et le marché, elle risque de nous faire passer à côté des grandes mutations de la modernité. Nous faire rater, par exemple, la bretelle menant aux autoroutes de l'information, au nom de la protection de notre petit réseau des nationales médiatiques.